l'Existentialisme

L'existentialisme est un courant philosophique et littéraire qui postule que les individus créent le sens et l'essence de leur vie, par opposition à ce qu'elle soit créée pour eux par des doctrines théologique ou philosophique. L'existentialisme considère chaque personne comme un être unique qui est maître non seulement de ses actes et de son destin, mais également - pour le meilleur comme pour le pire - des valeurs qu'il décide d'adopter.

Walter Kaufmann décrit l'existentialisme comme "le refus d'appartenir à une quelconque école de pensée, la répudiation de l'adéquation d'une quelconque croyance, et en particulier des systèmes, et une insatisfaction de la philosophie traditionnelle considérée comme superficielle, académique et éloignée de la vie »[1].

Bien que des auteurs tels que Søren Kierkegaard, Friedrich Nietzsche, Fedor Dostoïevski et Franz Kafka aient largement évoqué ces thèmes dans leurs œuvres dès le XIXe siècle, l'existentialisme a pris sa forme explicite de courant philosophique au XXe siècle dans la philosophie continentale, d'abord dans les travaux de Martin Heidegger, Karl Jaspers et Martin Buber dans les années 30 en Allemagne, puis dans les travaux de Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Simone de Beauvoir et Maurice Merleau-Ponty dans les années 40 et 50 en France. Leurs travaux ont porté sur des thèmes tels que "la peur, l'ennui, l'aliénation, l'absurde, la liberté, l'engagement et le néant" comme éléments fondamentaux de l'existence humaine[2].

Bien qu'il existe un certain nombre de tendances communes entre les penseurs "existentialistes", il y a de grandes différences et des désaccords majeurs entre eux (notamment un fossé entre les existentialistes athées, comme Sartre et les existentialistes théistes comme Tillich). Certains tels que Camus ou Heidegger ont même refusé d'être "étiquetés" comme existentialistes.

 

Introduction

L'existentialisme peut être expliqué par la théorie sartrienne: « l'existence précède l'essence », c'est-à-dire qu'on surgit d'abord dans le monde, puis on existe et finalement on se définit par nos actions dont nous sommes pleinement responsables. En cela, l'être vivant se distingue de l'objet manufacturé qui, lui, a été conçu pour une fin, et se caractérise donc par son essence. L'étiquette d'« existentialiste » avait aussi été attribuée à Albert Camus (voir son roman L'Étranger).

L'étymologique du mot existentialisme vient d'existence, en allemand on utilise le mot (Dasein), qui est également le terme désignant la théorie d'Heidegger, qui signifie « être-là ». Jean-Paul Sartre, ayant importé l'existentialisme et la phénoménologie allemande en France, a répandu cette philosophie très à la mode durant les années 1940 qui était devenue non seulement un mode de vie mais qui était aussi définie par un endroit précis : Saint-Germain-des-Prés à Paris. Le texte d'une de ses conférences, L'Existentialisme est un humanisme, imprimé comme opuscule, en popularisera l'idée.

La phénoménologie comme source de l’existentialisme

Sartre empruntera beaucoup à la méthode phénoménologique. C'est Raymond Aron qui, de par sa connaissance des philosophes allemands, a suggéré à Sartre de s'intéresser à la phénoménologie. C'est d'abord une méthode qui vient de Husserl. Science des phénomènes, elle décrit la façon dont les choses se donnent à la conscience. La description des choses permet de découvrir leur essence et ce qu'est la conscience qui les pense. Pour cela, on fera varier imaginairement les points de vue sur la chose pour faire apparaître l'invariant. Par exemple, quel que soit le point de vue, un triangle a toujours trois côtés, qui font donc partie de son essence.

L'on peut dire, en calquant sur le discours de Jean-Paul Sartre, qu'« il ne faut pas croire naïvement à ce que nous offre le monde » : le monde dépasse la simple conscience que l’on peut en avoir, c'est du reste parce que le phénomène ne se montre pas d'emblée qu'il faut une description qui débusque les choses, non derrière le visible, mais en lui (l'idée d'un arrière-monde caché derrière le visible n'intéressant pas la phénoménologie). Cette nécessité pour la conscience d'exister comme conscience d'autre chose que soi, c'est ce que Husserl appelle "intentionnalité".

L'existence précède et construit l'essence

L'existentialisme athée déclare qu'il y a un être qui ne peut être défini avant son existence, et que cet être, c'est l'homme. Cela veut dire que l'homme apparaît dans le monde, existe et se définit après. Si l'homme ne peut être défini au commencement de son existence, c'est qu'il n'est d'abord rien, devient ensuite, et devient tel qu'il choisit de se faire.

Puisqu'il n'y a pas de Dieu pour le concevoir, pour lui donner une âme prédéterminée, puisqu'à l'aube de son existence, l'homme n'est rien, son avenir lui appartient, ce qu'il est, ce qu'il sera lui appartient. L'homme détermine lui-même son essence, l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait, le résultat de son projet d'être. Il n'est pas ce qu'il a voulu être, car vouloir entend une volonté consciente, mais il est le résultat de ses choix, il est donc responsable de ce qu'il est. En cela la théorie existentialiste s’oppose à la théorie déterministe qui fait précéder l'essence à l'existence. Selon Platon il existerait dans la nature une image de chaque chose que le Créateur utiliserait pour façonner la chose en question. Par exemple, Platon dit qu’il existe l'image d'un cheval dans la nature, sur laquelle on peut se fonder pour créer et reconnaître toujours un cheval. Or pour Sartre les choses existent d'abord et c’est seulement ensuite, si elles ont la capacité de penser, qu’elles créent des concepts tels que le sont les concepts "monde", "homme", "chose" ou "animal". C'est une fois inventés, que ces concepts obtiennent une essence. On voit bien de quoi on parle quand on parle d’un "homme" ; mais ça ne signifie pas que l'homme existe en tant qu'absolu. Tout existe avant "d'être", l'existence est la condition préalable à l'essence, ainsi l’existence précède l’essence.

La liberté

L'existentialisme rappelle que l'on définit les choses par notre esprit, après coup. L'homme façonne lui-même ce qu'il croit être juste ou vrai, et de ce point de vue il est seul responsable, devant lui-même et la civilisation, de ses actes. Puisqu’il n'existe pas d'essence objective, alors il n'existe ni morale ni même de vérité absolue. Il est donc inutile et néfaste de se cacher derrière un quelconque déterminisme : qu'il soit religieux et reconnaisse une existence déterminée par Dieu où l'on devrait attendre la vraie vie dans un autre monde sans pouvoir agir sur le destin qui déterminerait la vie actuelle, ou qu’il soit psychologique, voire fataliste, et déclare que les hommes sont comme ils sont et qu'on n'y peut rien changer… L'homme est le seul vrai maître de ses pensées et de ses croyances : « Chaque personne est un choix absolu de soi » (L'Être et le Néant). L'existentialisme implique la liberté et le libre arbitre et s’élève donc contre le déterminisme matériel. Selon l'existentialisme sartrien, l'homme est donc, paradoxalement, condamné à la liberté puisque : « il n'y a pas de déterminisme, l'homme est libre, l'homme est liberté ». (L'existentialisme est un humanisme).

La responsabilité

Dans l'existentialisme athée, le concept d'amour du prochain de la tradition chrétienne disparaît devant la liberté individuelle. Mais les "cacodiens" de l'existentialisme ont quand même cherché à résoudre les problèmes sociaux que cette disparition pose.

Dans L'existentialisme est un humanisme, Sartre explique que l'homme, par ses choix, définit lui-même le sens de sa vie (l'existence précède l'essence). Et, l'essence de l'homme menant à celle de l'humanité, l'homme définit en outre par ses choix le sens de la vie en général, c'est-à-dire qu'il engage symboliquement l'humanité dans la voie qu'il choisit. Sartre explique par exemple que l'homme qui se marie considère le mariage comme un choix intéressant, donc que, selon lui, tous les hommes devraient en faire de même : tout le monde devrait être marié. De même, l'homme qui arrêterait sa voiture au milieu de la route signifierait par là qu'il admet aussi l'humanité entière à bloquer la circulation. Or, il ne le souhaite pas (c'est là son intérêt bien compris) et ne le fait donc pas.

Militant pour Un Art Engagé

Dans un article intitulé Qu'est-ce que la littérature ? Sartre expose ses idées, qui vaudront pour toute son œuvre à venir. "La parole est action", l’écriture est une arme que tout écrivain est responsable d’utiliser ou non, ainsi l’écrivain est engagé qu’il choisisse de critiquer le système en place ou non. Un auteur écrit toujours pour que personne ne se considère innocent de ce qui se passe dans le monde. Il montre ce qui est et incite les lecteurs à transformer les situations relatives à ses écrits. On écrit toujours pour les autres, jamais pour soi. On écrit donc pour son temps, placé devant des problèmes historiques et politiques à résoudre. Jean-Paul Sartre introduit ici des considérations philosophiques propres à l'existentialisme : l’écrivain est responsable de ce qu’il écrit envers la société. "L'écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi. Je tiens Flaubert et Goncourt pour responsables de la répression qui suivit la Commune parce qu'ils n'ont pas écrit une ligne pour l'empêcher. Ce n'était pas leur affaire, dira-t-on. Mais le procès de Calas, était-ce l'affaire de Voltaire ? La condamnation de Dreyfus, était-ce l'affaire de Zola ? L'administration du Congo, était-ce l'affaire de Gide ? Chacun de ces auteurs, à une circonstance particulière de sa vie, a mesuré sa responsabilité d'écrivain." Préface du premier numéro des Temps modernes.

L'angoisse

Chez les existentialistes, l'angoisse ne désigne pas un simple sentiment subjectif et ne se confond pas avec l'anxiété ou la peur. L'angoisse est angoisse du néant, angoisse de sa propre liberté. Elle désigne l'expérience radicale de l'existence humaine. Chez Kierkegaard l’angoisse naît de la liberté. Elle est la découverte d’une liberté qui, tout en n'étant rien, est investie d'un pouvoir infini. Pour Heidegger, l'angoisse est l'essence même de l'homme, elle est la disposition fondamentale de l'existence et en révèle le fond. Chez Sartre, il y a conjugaison de ces deux définitions. L'angoisse est à la fois angoisse devant la liberté et devant le néant de la mort. L'angoisse n'est pas la peur. On a peur de ce qui nous est extérieur : le monde et les autres. Mais, on s'angoisse devant soi-même. C’est ce que révèle l'expérience du vertige : je suis au bord d'un précipice, d'abord vient la peur de glisser et donc la peur de la mort, mais je suis encore passif. Je fais alors attention et mes possibilités d'échapper au danger, comme celle de reculer, annihilent ma peur de tomber. Mais alors, je m'angoisse car ce ne sont que possibilités. Rien ne me contraint à sauver ma vie en faisant attention, le suicide est aussi une des conduites possibles. Mais là encore ce n'est seulement qu'une possibilité, d'où une contre angoisse et je m'éloigne du précipice. J'ai peur de ce que je peux faire, du pouvoir immense que me confère ma liberté : c'est de là que naît l'angoisse.

La mauvaise foi

La mauvaise foi est d'abord la fuite devant la liberté. Si notre conscience est d'abord un fait (sans ce fait, elle disparaît, dans le sommeil par exemple), c'est un fait certifié avant que son essence ne le soit (l'existence précède l'essence). La conscience n'a pas de fondement déterminé dans le monde. Elle devra constamment justifier cette place sans fondement qu'elle occupe dans le monde. Mais toute justification ne peut qu'être arbitraire : une conscience ne pourra justifier sa situation dans le monde qu'en étant de mauvaise foi. Se prendre pour objet, telle est la conscience qui est de mauvaise foi. Faire de la conscience un en-soi, telle est la mauvaise foi, conséquence nécessaire de notre contingence. Par exemple, il est contingent de naître bourgeois ou ouvrier. Ce n'est pas choisi. La mauvaise foi consistera à jouer le bourgeois ou le garçon de café, à en faire mon être. Je joue à être alors que ce n'est pas un être. Je joue à être bourgeois comme le cendrier est un cendrier. Mais le cendrier est en-soi. C'est une chose, ce que n'est pas la conscience.

Critique du béhaviorisme

Le béhaviorisme, ou psychologie objective est une science du comportement. Elle analyse les relations existantes entre les stimuli et les réponses du sujet expérimental, tentant ainsi de dégager les lois qui sont à la base des conduites animales et humaines, qui ne dépendent donc que de facteurs physiques ou chimiques. Cette science déresponsabilise l’homme en niant que la conscience soit le facteur déterminant des comportements humains.

La Psychanalyse existentielle

Sartre discute la théorie freudienne de l’inconscient. D'aprés Sartre, l’inconscient est la réserve de la mauvaise foi. Sartre reconnaît l’existence d’une dualité de l’esprit humain c'est à dire un conscient et un inconscient. Freud fait de l’inconscient une chose en-soi, un autre moi. Cela permet de se débarrasser de notre liberté. Pour Sartre, l’inconscient n’est pas en moi comme un autre moi, il est moi dans l’ensemble des traces de mon vécu et tout ce qui a modelé ma manière d’être au monde.

La différence fondamentale entre la vision sartrienne et la vision freudienne réside ainsi dans le phénomène de censure inconsciente décrit par Freud. Sartre rejette ce qu’il appelle "le postulat de l’inconscient" car pour lui, contrairement aux psychanalystes, l’inconscient n’est pas séparé du conscient. Chez Freud ce qui empêche les pensées inconscientes de devenir conscientes sont certaines forces d’inhibition, ces forces sont inconnues du sujet et leur rôle de censeur est donc inconscient. Une pensée est d’abord inconsciente et ensuite, si elle passe les barrières de la censure, devient consciente. Sartre considère cette vision comme un non-sens car pour censurer, il faut bien connaître ce que l’on censure. Il est évident que si la censure était un phénomène inconscient, elle ne pourrait discerner les désirs inavouables qu’elle doit masquer à la conscience. Ainsi, la censure ne peut être qu’un phénomène conscient : le sujet est conscient de ce qu’il censure et qu’il censure. Ce que Freud appelle la censure n’est plus alors qu’un jeu trouble de mauvaise foi du sujet vis-à-vis de lui-même. Ceci explique la notion de "mauvaise conscience" : Si j’ai des remords sur un acte passé, c’est bien que je me dis : « au fond de moi, je savais, je me rendais compte, j’aurais pu éviter cela ». Si je m’en veux, c’est précisément parce que je savais, parce que je n‘étais pas inconscient, que je me cachais une vérité trop bien connue.

Sartre entrevoit très bien que la relation à autrui pourrait permettre de sortir de la mauvaise foi. L’autre ne peut pas être dupe, comme je le suis moi-même. La duplicité est sans cesse remise en cause dans la relation à autrui. Je peux tenter de me mentir à moi-même indéfiniment, mais je suis constamment en relation avec autrui et l’occasion de percer le jeu de l’ego dans la duplicité est toujours donnée. Il est toujours possible de sortir de la conduite de mauvaise foi. Il n’y a donc pas de fatalité de la mauvaise foi, par contre, il y a bien chez Freud une fatalité de la névrose.

Autrui

L’existentialisme entraîne une vision très pessimiste des relations humaines. En effet, Sartre pense que l’homme est contraint de vivre avec les autres pour se connaître et exister mais que la vie avec les autres prive chacun de ses libertés. L’homme désespéré par sa banalité a construit ses propres illusions pour pouvoir néantiser les autres afin d’être au-dessus d’eux et ainsi s’échapper de la société. Cette vision de la relation à l’autre comme conflit est propre aux philosophes du XXe siècle : Malraux pense que les hommes tentent de donner un sens à leur existence en étant " plus qu’un homme dans un monde d’hommes" (André Malraux, La Condition humaine). Pour Sartre qui a beaucoup été influencé par Hegel, c'est le regard qui dévoile l'existence d'autrui. Le regard ne se limite pas aux yeux car derrière il y a un sujet qui juge. Dans un premier temps, c'est moi qui regarde autrui, de telle sorte qu'il m'apparaît comme objet. Dans un second temps, c'est autrui qui me regarde, de telle sorte que j'apparaisse à autrui comme objet. Pour Jean-Paul Sartre le fait de voir un homme, c’est ne pas le considérer comme une chose, sinon on ne verrait pas un homme mais une chose de plus parmi les choses. Le distinguer des choses c’est établir une nouvelle relation entre lui et les choses, c’est plus simplement se nier en tant que centre du monde. La seule distinction d’autrui en tant que sujet pensant me force à me remettre en question, moi et tout l’univers que je me suis construit, tout l’ordre que j’avais établi entre les choses et moi, le système égocentré que j’avais créé s’écroule soudain par la seule existence d’un être qui, étant aussi capable de penser, est aussi libre que moi et a donc toutes les chances d’avoir une vision du monde qui s’oppose à la mienne. Être vu c’est aussi être jugé. Si autrui me regarde, je suis immédiatement modifié, altéré par son regard : je suis regardé, concerné au vif de mon être. Être regardé c’est agir par rapport à l’autre, c’est être figé dans un état qui ne laisse plus libre d'agir. L'Autre nous fait être. Le problème est que l'autre nous fait être à sa convenance, peut nous déformer à volonté. C'est le drame des personnages de Huis clos qui, sans miroir, ne peuvent se voir que dans le miroir déformant des yeux de l'autre. Ainsi la dialectique du regard commande toutes les relations concrètes avec autrui. C'est le rapport en-soi, pour-soi qui domine. Si l'objet est en-soi : il ne pense pas le monde extérieur, ne se pense pas lui-même, il est enfermé en lui-même. L'homme est à la fois en-soi et pour-soi : lui réfléchit, se voit et voit le monde et par voie de conséquence juge le monde et se juge lui-même. Si l'homme vivait seul, ce serait sans problème car le monde n'existerait que pour lui. Mais il y a les autres et nous devons tenir compte de leurs pensées. Le regard que je jette sur le monde est contredit par celui que les autres jettent dessus. Entre ma pensée et celle des autres s'établit un conflit : nos visions du monde faisant exister le monde différemment, la liberté de l'autre tend à supprimer la mienne en détournant les choses de la signification que je leur donne, en leur en accordant une autre.

En me regardant, l'autre me juge, me pense, fait de moi l'objet de sa pensée. Je dépends de lui. Sa liberté me réduit à l'état d'objet, d'en-soi. "Je suis en danger. Et ce danger est la structure permanente de mon être pour autrui" (L'Être et le Néant). En un certain sens, je pourrais jouir de cet esclavage sous le regard d'autrui car je perds ma position de sujet libre, je suis devenu objet, privé de liberté et par conséquent de responsabilités. Mais ce n'est qu'une illusion car je ne peux échapper à ma position de sujet. Ma réduction à l'état d'objet ne le permet pas. Pire, elle sollicite cette position de sujet et ceci car pendant que l'autre me juge et fait de moi son objet, je le juge aussi, c’est-à-dire que je fais de lui mon objet, je suis donc son sujet. En me pensant, l'autre établit un jugement sur moi, jugement dont je vais tenir compte désormais pour me connaître. Autrement dit, l'autre m'oblige à me voir à travers sa pensée comme je l'oblige réciproquement à se voir à travers la mienne. Je dépends de l'autre qui dépend de moi. C’est une déformation constante d’autrui selon la volonté de chacun. Plus une conscience se sent coupable, plus elle aura tendance à charger autrui pour se défendre de son jugement. Les bourreaux de Mort sans sépulture, par exemple, veulent faire croire aux victimes qu'elles sont coupables.

Il est possible d'envisager une situation idéale où le conflit entre les libertés de chacun se désamorce. Cette situation pourrait être l'amour. En effet, ce sentiment permet de ne pas redouter le regard d’autrui. Je veux être l'objet de l'autre puisque je veux qu'il m'aime et de plus, m’aimant, l’autre fait de moi un objet sublimé, grâce à lui j’échappe à ma liberté et à mes responsabilités. Je veux donc qu'il soit mon sujet. Or l'autre veut également que je l'aime, que je fasse de lui mon objet. Quand j'accepte de perdre mes prérogatives de sujet en devenant objet, l'autre qui fait de même, accepte que je sois son sujet. Ainsi les amants étant deux sujets acceptant chacun leur chosification, l’existence sans conflit est possible. Mais, ceci n’est qu’une illusion, car comme les deux amants veulent être l’objet de l’autre ils éprouvent l’autre comme étant le sujet dont ils sont objet et non l’inverse. Autrement dit, un couple solitaire peut, sur le mensonge, édifier un équilibre plus ou moins stable. Avec une tierce personne, l'illusion se dissipe nécessairement comme l'illustre le trio de Huis clos : l'amour est impossible à trois. Ainsi, l'amour réel ne peut qu'osciller entre deux extrêmes : le masochisme (où l’on se fait objet) ou le sadisme (où l’on se fait sujet). Le désir "normal" est toujours sadomasochiste. Pour Sartre, l’indifférence est aussi une illusion. Effectivement, ce sentiment tente de nous faire croire à notre supériorité sur l’autre. Mais en réalité l’indifférence ne libère pas d’autrui cela car la seule pensée fait de la présence de l'autre un objet. Même en s’efforçant de le néantiser, l’homme ne peut s'empêcher de penser autrui, de rester un sujet qui le considère comme objet. La haine est le sentiment inverse, elle vise à supprimer l'autre comme sujet pensant. Mais, haïr c'est reconnaître qu'on ne peut supprimer l'autre, que cet autre est un sujet contre lequel on ne peut rien faire d'autre qu'élever des cris, des malédictions. La violence est l'aveu de l’incapacité à le faire disparaître.

Ainsi l’illusion est générale. Ni l'amour, ni la haine, ni l'indifférence, ne peuvent faire sortir les hommes de l'enfer dans lequel ils sont tous plongés puisqu'il y a les autres, puisqu’il faut tenir compte de leur présence et de leurs jugements.

Le désir sexuel resterait le seul moyen de vivre en parfaite communion avec l’autre. Mais c’est là encore une manifestation de la mauvaise foi et un outil du narcissisme, mais il est lui aussi voué à l’échec. Le désir c’est la chute dans la complicité avec le corps, c’est le dévoilement de son existence. On se laisse envahir par le corps, on cesse de le fuir. Il envahit la conscience qui glisse vers un état assez semblable au sommeil. Désormais passive, il la submerge, l’envahit, la rend opaque à elle-même et compromet ainsi l’individu (cf. texte d’Alain, le physique échappe à la conscience). En effet cela flatte d’être désiré, d’attirer sexuellement, mais on est alors aussitôt réduit de l’état de personne à l’état de corps, alors pour se défendre, on fait du respect une essence du partenaire, qui par mauvaise foi devient pour nous obligatoirement respectueux comme la table a obligatoirement des pieds. Le désir est désir de l’autre, désir de devenir son objet, homme ou femme-objet, il requiert donc automatiquement l’autre même si ce dernier est absent. Nous voulons l'autre comme sujet mais nous n'avons que son corps, sa conscience est insaisissable, c’est pourquoi il est possible de saisir les yeux du corps mais non le regard du partenaire. Nous pouvons alors choisir librement de nous faire submerger par la chair, de vouloir le corps de l'autre mais alors, le corps de l'autre n'est plus un Autre, c'est un corps, qui seul, n’est là pour rien. Ainsi contrairement à la faim ou à la soif qui sont des besoins qui disparaissent en même temps qu’ils sont accomplis, le désir sexuel est toujours décevant et l’Homme reste sur sa faim, toujours à la quête de l’assouvissement d’un besoin contradictoire, qu’il est impossible d’assouvir pleinement.

La mort est, chez Sartre, le revers de la liberté. La mort sartrienne n'est pratiquement plus rien. Pire, elle est le triomphe d'autrui ! Une fois mort, on n'existe plus que par l'autre tant qu'il pense encore à nous et, par là même occasion, fait de nous un objet. Mort, je ne suis plus qu'un en-soi livré à l'autre. Le pire c’est qu’autrui lui-même n'a qu'une existence vouée à la disparition. Mourir, c'est donc n'exister qu'à peine en un autre qui, en disparaissant, fera disparaître l'ombre d'existence qui nous restait encore. La mort est le néant. L'angoisse ne lui appartient même pas car c'est être libre qui est angoissant. La mort supprime tout comme un cataclysme imbécile. Elle est extérieure et contingente et rend la vie absurde : "Tout existant naît sans raison, se prolonge par faiblesse et meurt par rencontre. "

L'existentialisme chrétien

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